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Censure, covidisme et nazisme (Michel Weber)

[Note de l’administrateur de ce blog : prenons un peu de hauteur avec Michel Weber, philosophe belge attaché à une conception pratique, très ancrée dans le réel, de la philosophie. C’est-à-dire à des années-lumière des discussions absconses des philosophes de salon et surtout des “philosophes” médiatiques.

Le texte que je reproduis ici peut être téléchargé sur Academia. Remarque : l’interlocuteur de Confucius appelé Tzeu Lou est selon toute vraisemblance celui que l’on connaît plus fréquemment en français sous le nom de Lao Tseu (et dont on ne sait pas vraiment s’il s’agit d’un personnage réel ou d’un mythe).]


Tzeu Lou dit : « Si le prince de Wei vous attendait pour régler avec vous les affaires publiques, à quoi donneriez-vous votre premier soin ? — À rendre à chaque chose son vrai nom », répondit le Maître. (Confucius, Entretiens, XIII.3)

La censure qu’il s’agit de contextualiser ici est définie par Le Robert (1979) comme « l’autorisation préalable donnée par un gouvernement aux publications, aux spectacles ». Cette acception politique est, bien sûr, loin d’être la seule, comme en témoigne sa longue histoire, qui est religieuse (le combat contre les hérésies…), politique (la subversion de l’anarchie…), morale (la lutte contre la pornographie…), et militaire (la gestion de la désinformation en temps de guerre…). Sade, par exemple, a pu bénéficier de la censure de la Monarchie et de la République car il transgressait à la fois les ordres religieux, politique et moral.

Nous allons voir que le covidisme active toutes ces dimensions à la fois. Qu’est-ce que le covidisme ? Une version très particulière du scientisme, c’est-à-dire de l’idéologie selon laquelle la science, et elle seule, vaincra les Ténèbres. Comme si la question de l’obscurantisme religieux n’était déjà pas très embarrassante, le scientiste, précisément sous le couvert de lutter contre toute forme de sectarisme, d’obscurantisme et de superstition, crée une religion dont le pouvoir de nuisance a maintenant clairement dépassé celui des trois monothéismes réunis…

Cette religion postmoderne gagne du reste à être examinée à la lumière des caractéristiques historiques du nazisme. C’est dire la puissance de la vague qui cherche à submerger la société civile, comme on commence à le voir en France avec l’instauration d’une nouvelle forme d’apartheid.

Suivons donc le juste conseil de Confucius et rectifions les termes qui doivent l’être.

1. Censure

Dans le cadre démocratique qui est censé être le nôtre, seul l’État dispose du droit de définir et d’appliquer la censure. En tant qu’atteinte à une liberté fondamentale et constitutionnelle, elle doit être justifiée par le danger sociétal que représente l’expression de cette liberté. Pour préciser de quoi on parle, il est indiqué de distinguer philosophiquement la liberté d’expression de la liberté d’opinion.

La liberté d’expression porte sur la possibilité d’exprimer sans contrainte ni ostracisme un argument. Elle requiert deux choses : d’une part, de préciser les prémisses, les données exploitées, la méthode utilisée et les conséquences qui en découlent ; d’autre part, d’accepter de débattre de ces quatre facettes. Pour le dire très simplement : elle constitue la colonne vertébrale de la vie politique et ne présuppose donc que la qualité de citoyen.

La liberté d’opinion porte sur l’expression épidermique — possiblement sophistiquée — d’un sentiment, d’une probabilité, d’un espoir personnel. Elle appartient, au contraire, à la sphère privée et n’est l’apanage de personne. Il n’y ici a pas de débat possible ; tout au plus peut-on lui opposer une autre opinion qui, dans sa subjectivité même, sera tout aussi valide.

L’examen de cette différence révèle que, dans un cadre qui se veut démocratique, la liberté d’expression ne peut pas être muselée et la liberté d’opinion ne doit pas l’être. Dès qu’il y a censure, il y a déni de démocratie. On pense souvent au fait que la censure caractérise les régimes autoritaires, dictatoriaux ou totalitaires. Certes, mais si l’expression publique d’un argument est considérée comme une menace, cela veut dire que les citoyens n’ont pas reçu les outils leur permettant de saisir les enjeux du débat démocratique et qu’il faut craindre leur naïveté politique, leur perméabilité à la propagande, leur sensibilité à la rhétorique. D’autre part, si les citoyens éprouvent le besoin d’exposer dans la sphère publique ce qui relève de leur intimité, cela veut dire, ici également, que le fondement de la politique, et donc de la démocratie, a été détruit — voire, comme dans le cas du totalitarisme, que les sphères publique et privée, après avoir été interverties, ont été purement et simplement dissoutes.

Remarquons finalement qu’à l’heure actuelle seule la liberté d’expression est attaquée. La liberté de raconter, sans raison, absolument n’importe quoi à n’importe qui, est, par contre, encouragée — c’est le principe des « réseaux sociaux » et autre « télé-réalité ».

En conséquence, il n’est pas possible de conserver à la fois la prétention démocratique et la nécessité de la censure. La question rebondit magistralement lorsqu’on questionne l’émergence d’une nouvelle forme de censure qui n’est pas sans rappeler la manière dont les religions procèdent dès qu’on leur en laisse la possibilité (c’est-à-dire dès que l’État y trouve intérêt) : la censure ne produit plus maintenant ses effets les plus remarquables dans un cadre qui serait constitutionnel, mais dans celui de la logique de pouvoir des oligarques et de leurs multinationales. Le point de bifurcation a probablement été atteint lorsque Facebook,

Instagram et Twitter ont censuré le Président des États-Unis en janvier 2021. Quelle peut bien être leur autorité ?

2. Autorité

L’auctoritas est morale ; c’est elle qui fonde l’exercice du pouvoir au sens noble du terme (la « potestas »). Étymologiquement, elle est la parente de la croissance (« augere »), de celui qui fait croître (« auctor »), de celui qui est vénérable, consacré (« Augustus »). L’autorité signale donc une relation pédagogique, au sens où le pédagogue cherche à favoriser la croissance, et donc l’autonomie, de ceux dont il a la charge. Il doit, à la fois, transmettre le savoir, et donc la tradition, et susciter l’autonomie, c’est-à-dire la capacité de dépasser dialectiquement cette tradition. La langue allemande propose un vocable qui a eu un franc retentissement en philosophie hégélienne (mais pas que) : « Aufheben » peut se traduire par supprimer en conservant, dépasser en enrobant. Éduquer, c’est créer des liens qui libèrent.

Ceci a pour conséquence que l’autorité est le corrélat de la responsabilité. On reconnaît l’autorité d’une personne à son souci de l’autre et de la communauté. Précisément : lorsqu’Arendt s’interroge sur les racines historiques de la crise de l’éducation aux Etats-Unis (qui date des années 1920), elle diagnostique une crise de l’autorité, qu’elle interprète comme une crise de la transmission du monde qui s’origine avec la brisure de la Modernité (le « mente concipio » de Galilée, en 1638), c’est-à-dire un rejet de la tradition, un refus individualiste (égoïste) de transmettre le monde commun, d’entendre ce qu’il a à nous dire, et de s’y inscrire1. De fait, l’expérience de Milgram (1963) met en scène tout autant la soumission pathologique à l’autorité, que l’illégitimité de cette dernière2.

L’État a perdu toute autorité depuis 1968 et il n’a jamais été remplacé. Le politique n’est plus maintenant qu’un lieu de pouvoir qui a été progressivement investi par les acteurs privés. La faillite du sens et de la culture est bien totale ; c’est dans ce cadre qu’émerge le covidisme.

3. Covidisme

Le scientisme constitue une perversion complète de l’idéal scientifique, qui est libre-exaministe : « l’histoire des sciences montre qu’un consensus scientifique n’est jamais qu’un consensus historique, susceptible d’évoluer, car la connaissance évolue. Par ailleurs, un consensus de scientifiques ne signifie pas toujours un consensus scientifique si ces scientifiques sont animés, même inconsciemment, d’une certaine vision du monde, ou plus prosaïquement de certains intérêts3

Le covidisme reprend l’essentiel de la mythologie qui nous a été mitonnée par des agences de communication : un virus extrêmement dangereux créant une pandémie menaçant nos sociétés démocratiques et prospères, la nécessité d’adopter des mesures sanitaires drastiques, dont celle de se vacciner avec un produit génétique expérimental. Etc. En tant que religion scientiste, il interdit la diffusion d’informations qui seraient contraires au dogme. L’hérétique est ou bien chroniquement idiot ou bien fasciste (voir ma « Théorie (de la théorie) du complot », Kairos 49, avril/mai 2021, pp. 10-11). En tant qu’idéologie, il n’admet aucun débat d’idées, uniquement des injonctions paradoxales et des éructations opinatives. En tant que moralisme, il considère que l’hygiène physique est la seule source de la morale et du bien commun. En tant que militarisme, il ne peut faire aucune concession à l’ennemi, qu’il soit viral ou conspirationniste.

4. Nazisme

Être confronté à l’inquisition du scientisme n’est pas une mince affaire ; le techno-scientisme est pire pour deux raisons. Premièrement, la synergie entre la science et la technique multiplie les nuisances possibles et avérées ; deuxièmement, cette synergie est elle même le produit d’un pacte faustien avec le capitalisme. En effet, la technoscience fournit les outils pratiques et idéologiques nécessaires à la prospérité des oligarques capitalistes (les « investisseurs »). Elle est également largement responsable des crises que l’activité prédatrice et, pour tout dire, biocidaire, du capitalisme suscite périodiquement. Finalement, c’est encore elle qui structure le totalitarisme enfanté par ces crises.

Afin de bien saisir la nature du totalitarisme qui cherche à s’imposer plus que jamais, il faut donc comprendre les enjeux (le pilotage de la crise globale systémique annoncée par Meadows en 1972), les antécédents historiques (le nazisme étant, de loin, le plus significatif), et les possibilités offertes par la technoscience pour aliéner définitivement l’humain (le transhumanisme lato sensu).

Pour faire bref procès, disons que la vérité du covidisme est le nazisme. Il ne sera pas nécessaire de reprendre la discussion menée tambour battant ces derniers mois, ou de citer le travail de Chapoutot4. Souvenons-nous simplement que (i) le noyau de l’idéologie nazie était un hygiénisme et un eugénisme : il fallait préserver, quoi qu’il en coûte, la pureté de la race de toutes les formes de contaminations (raciales, morales, culturelles…) ; (ii) les Juifs étaient perçus comme de la vermine à éliminer ; (iii) le Zyklon B est un pesticide ; son usage tardif était donc aussi symbolique que pragmatique.

En conclusion, toute forme de censure est inacceptable en démocratie. Lorsqu’elle existe, cela veut dire que l’idéal démocratique est une imposture, qu’il a déjà été oblitéré, ou qu’il a échoué en pratique. De fait, actuellement la pratique de la censure voile les espoirs démocratiques du peuple et dévoile le fascisme des oligarques.

Références de l’auteur :

Michel Weber, Covid-19(84) ou La vérité (politique) du mensonge sanitaire : le fascisme numérique, Louvain-la-Neuve, Éditions Chromatika, 2020.

Michel Weber, Pouvoir de la décroissance et décroissance du pouvoir. Penser le totalitarisme sanitaire, Louvain-la-Neuve, Éditions Chromatika, 2021.

Michel Weber, Théorie et pratique du collectivisme oligarchique. Le complot de la Grande Réinitialisation n’aura pas lieu, Louvain-la-Neuve, Éditions Chromatika, 2021.

  1. Hannah Arendt, La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique. Traduit de l’anglais sous la direction de Patrick Lévy [1961], Paris, Éditions Gallimard, 1972.
  2. Stanley Milgram, Soumission à l’autorité. Un point de vue expérimental [1974], Paris, Éditions Calmann-Lévy, 1974.
  3. Valérie Tilman, « La censure : la réponse de la Commission aux informations qui ne font pas autorité », Kairos, 3/5/21.
  4. Johann Chapoutot, Libres d’obéir : Le management, du nazisme à aujourd’hui, Paris, Gallimard, 2020

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