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Chroniques des sciences inhumaines et asociales (épisode 6)

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Épisode 6

Vente à la découpe

par Cadet Roussel

Le samedi 30 novembre fut mis aux enchères, dans une salle des ventes à Dijon, un tableau sur bois du XIVe siècle, récemment redécouvert dans une succession, alors qu’il allait partir chez Emmaüs. L’artiste, dont on ignore le nom et l’origine (et les goûts culinaires, ce qui est plus grave), avait été appelé vers 1350 à la cour du roi et empereur Charles IV à Prague et est connu comme le “Maître de Vyšší Brod” (prononcez comme de l’eau de Vichy), du nom d’un couvent en Bohême pour lequel il a peint un retable.

Ce panneau peint représente une Vierge à l’Enfant en majesté. Comme toujours la Vierge est gracieuse et richement vêtue – étonnamment élégante pour l’épouse d’un charpentier – mais l’Enfant n’a pas été gâté par Dame Nature ou par le Père Créateur. Les artistes médiévaux s’intéressaient aux femmes, ce qui est fort bien, mais ne savaient-ils pas regarder les enfants ? C’est à croire que, dans le passé, les guildes de Saint Luc élevaient des races particulières d’enfants au front fuyant pour servir de modèles aux peintres.

La mise à prix était de 400 000 euros ; devinez quel prix fut atteint ! Ne trichez pas : vous venez de vous précipiter sur internet, dirèk. Ne niez pas : je vous ai vus !

Quiconque aura deviné juste recevra gracieusement le catalogue de la vente.

Allez, pour ne pas vous laisser languir, voici la réponse : 5 millions d’euros, soit 6 et quelques menues centaines de mille avec les faux frais. Livraison en sus. Broutilles.

Pour fixer les idées par des chiffres farfelus, compte tenu des dimensions de l’œuvre, cela fait de la peinture à 100 millions le mètre carré et du bois à 5 milliards le mètre cube.

Oui, je sais, c’est l’art qui compte.

La famille qui est tombée sur le panneau dans son héritage peut se noyer dans le Clos Vougeot, le Chambolle-Musigny et le Gevrey-Chambertin. Qu’elle en profite avant que les vignobles ne soient vendus à des capitaux étrangers !

La scène fut un peu décevante : rapide et sans grand suspens. Deux femmes, téléphone à l’oreille, se disputèrent les enchères pour le compte de clients lointains. Un troisième larron, par internet, joua brièvement un petit rôle.

Le commissaire-priseur fit part de sa satisfaction et de sa fierté que “Dijon participe à la revalorisation du marché de l’art français”. Son contentement est facile à comprendre, le montant de la commission devant certainement lui assurer une retraite suffisante pour qu’il ne défile pas dans la rue, mais “la revalorisation du marché de l’art français” est plutôt nuisible à la France. À des époques moins mondialisées les enchères ne seraient pas montées si haut, et même un musée de province aurait pu se porter acquéreur.

Finalement ce tableau ne va pas disparaître, comme on pouvait le craindre, dans la collection privée de quelque émir sanguin, libidineux, obsédé et impuissant (le cliché est-il complet ?), mais sera exposé au Metropolitan Museum de New-York, comme le commissaire-priseur l’a révélé à une revue d’art.

La conclusion cinglante de cet article est tout à fait pertinente : on peut se demander si le Gouvernement français a encore une politique.

Ce cas est exemplaire des conséquences de la libre-circulation des marchandises et des capitaux lorsque des capitaux peuvent être créés sans contrepartie et sont donc fictifs. Un grand spéculateur en bourse, aidé par un prêt de “Quantitative Easing“, peut gagner facilement 7 millions de dollars, les donner à un musée et se faire passer pour un mécène (et défiscaliser), tandis qu’en réalité ceux qui ont financé l’achat sont tous ceux qui ont travaillé utilement pour des clopinettes. En effet, le QE favorise les grands spéculateurs mais dévalorise la monnaie et fait donc baisser le pouvoir d’achat des salaires nominaux.

Toutefois, en ces temps d’incertitude, cette réjouissante transaction ne peut que réchauffer le cœur des amoureux des traditions françaises. L’une des plus précieuses, certes récente mais bien ancrée dans les mœurs, est la vente des entreprises nationales bénéficiaires. Combien de fois, depuis quarante années, nos gouvernements successifs ne proclamèrent-ils pas leur satisfaction et leur fierté que “l’Elysée, Matignon et Bercy participent à la revalorisation du marché français des entreprises d’aluminium, de sidérurgie, d’autoroutes, de chantiers navals, d’ingénierie des transports, d’ingénierie nucléaire… “. La liste n’est pas exhaustive, et nulle mention inutile n’est hélas à rayer.

Mais les politiciens seraient à rayer définitivement.

Au fait, quel est le montant de leur commission ?

À mon grand regret, il fallait être inscrit préalablement pour pouvoir enchérir. Sinon j’aurais enchéri au début à 500 000 euros. Fugacement je me serais senti vraiment riche…

2 commentaires sur “Chroniques des sciences inhumaines et asociales (épisode 6)

  1. Qu’il est triste de voir un État impécunieux, incapable de gérer autrement qu’à la “petite semaine “.
    Le drame d’une gestion calamiteuse des deniers publics et la remise des cordons de la bourse aux spéculateurs sous Giscard d’Estaing, entraînent lentement notre belle Nation vers des jours sombres…
    Je partage pleinement votre point de vue sur cette fuite organisée de notre patrimoine tant historique qu’industriel et même agricole (à mon sens le plus grave, on joue ici avec l’autonomie alimentaire de notre pays).

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