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De la haine (Antipresse)

Tableau de Logovarda, tiré de Logovarda par Slobodan Despot, éd. Xenia/La Matze.

Tableau de Logovarda, tiré de Logovarda par Slobodan Despot, éd. Xenia/La Matze.

[Note de l’administrateur de ce blog : j’ai déjà fait la promotion d’Antipresse et de son Drone ici, et continuerai épisodiquement à le faire, tant cette publication nécessaire nous permet de garder l’intellect à flot dans un monde inversé où les “élites” semblent déterminées à nous tirer toujours un peu plus vers le fond. Sans doute sont-elles terrorisées par leur propre chute, d’échéance inconnue mais certaine.

En attendant, continuons à nous oxygéner les neurones, au lieu de tenter des records d’apnée.]


Enfumages, par Éric Werner

On le sait, il ne se passe pas de jour sans que les dirigeants et les médias officiels n’en viennent à fustiger ce qu’ils appellent les «discours de haine», en particulier sur Internet.

Eux-mêmes, faut-il le préciser, ne sont que douceur, amour du prochain, tolérance, etc. Ce n’est jamais moi qui suis haineux, c’est toujours l’autre, celui, comme par hasard, qui ne pense pas comme moi : moi, il est vrai, qui ai toujours raison. J’ai toujours raison, donc l’autre qui ne pense pas comme moi n’a pas raison mais tort. Mais la «haine» l’aveugle. Etc.

Toutes sortes de lois, on le sait, existent déjà dans ce domaine. Elles se sont accumulées au fil du temps, au point, à elles toutes, de constituer aujourd’hui un dispositif impressionnant, dispositif n’ayant rien à envier à celui d’un authentique État totalitaire. Mais les dirigeants les jugent encore insuffisantes. Ils en appellent donc en permanence à leur renforcement, ce qui passe par la création incessante de nouvelles infractions et/ou l’alourdissement des peines prévues pour les infractions déjà existantes. Ils pointent également du doigt les responsables de l’Internet, qui se voient désormais menacés d’amendes importantes s’ils se refusent à coopérer avec les autorités dans ce domaine. En Allemagne, par exemple, elles peuvent aujourd’hui atteindre plusieurs centaines de milliers d’euros. Et donc ils coopèrent.

Un projet de loi similaire, mais plus extrémiste encore, vient d’être voté ces derniers jours en France. Le gouvernement se donne ainsi les moyens de verrouiller totalement l’Internet (à l’instar, par exemple, de ce qui se passe aujourd’hui en Chine).

On a de bonnes raisons évidemment de penser que la «haine» sert ici surtout de prétexte. Le vrai sujet n’est pas la haine, c’est l’actuelle dérive totalitaire du régime occidental (dérive dont de telles lois sont un indicateur). Mais laissons cela. Admettons un instant que les dirigeants soient sincères quand ils disent qu’ils veulent lutter contre les «discours de haine». C’est l’occasion ici de nous interroger sur la haine elle-même. Au fond, pourquoi faudrait-il combattre les «discours de haine»? Qu’ont-ils en eux-mêmes de si dangereux (et/ou d’illégitime) ?

Pas si aveugle que ça

On est bien obligé de l’admettre, la haine est étroitement liée à la guerre. La haine conduit parfois à la guerre, mais parfois aussi c’est l’inverse. Comme le relève Clausewitz, même quand la haine n’existe pas à l’origine, «le sentiment hostile s’allume à la faveur du combat lui-même»(1). Il en va ainsi par exemple quand un pays en envahit un autre, avant de l’occuper et d’y installer son armée. Une armée d’occupation, on s’en doute, ne suscite que rarement un amour fou dans la population du pays occupé. Les Français en firent l’expérience en Allemagne à l’époque des guerres napoléoniennes, et en retour les Allemands eux-mêmes lorsqu’ils furent amenés à jouer un rôle d’occupant en France, une première fois en 1870–71, puis à nouveau entre 1940 et 1944.

La littérature a conservé des traces de cette haine de l’occupé pour l’occupant. Qu’on relise ainsi la nouvelle intitulée Mademoiselle Fifi de Maupassant(2). Cela se passe en 1870–71, il y a donc un bout de temps déjà. Mais le texte lui-même n’a pas pris une ride. Il dit bien ce qui se joue tout au fond de l’âme.

La haine n’est peut-être pas en elle-même un sentiment très chrétien, mais on ne dira assurément pas qu’elle n’est pas naturelle. Peut-être, même, justement parce qu’elle est naturelle, serait-on tenté de la dire légitime. Mais oui. Légitime ne veut pas nécessairement dire moral, entendons-nous bien. La légitimité ne relève pas de la morale, mais de la politique. Sauf que la politique a ses règles propres, celles que résume la formule: salus populi suprema lex esto(3). La légitimité est autre chose aussi que la simple légalité. C’est ce qu’on devrait parfois se dire quand on vote des lois (y compris sur les «discours de haine»).

Observons au passage que la haine n’implique pas en elle-même la volonté de détruire ce que l’on hait. C’est ce que relève par exemple Descartes: «En la haine on se considère seul comme un tout entièrement séparé de la chose pour laquelle on a de l’aversion»(4). Haïr l’autre, ce n’est pas nécessairement vouloir lui faire du mal, le blesser ou le tuer, c’est simplement vouloir (r)établir une barrière de séparation, faire en sorte qu’elle soit respectée. Cela même et rien d’autre. Les Français sont très bien là où ils sont, en France, et les Allemands là où ils sont, en Allemagne. On prend cet exemple, mais on pourrait évidemment en prendre d’autres.

Ce qui mérite d’être haï

Dans le même ordre d’idées, il apparaît assez normal d’éprouver de la haine pour des dirigeants indignes, au sens où ils ne se comporteraient pas comme ils le devraient à l’endroit de leurs propres populations: par exemple lorsqu’ils procèdent à des arrestations abusives, portent atteinte au droit de manifester, ordonnent à la police d’utiliser des armes de guerre pour disperser une foule se revendiquant d’un tel droit, etc. En France, on a vu l’hiver dernier jusqu’où cela pouvait aller. De très nombreuses personnes ont été blessées par la police, dont certaines (près d’une centaine) resteront handicapées à vie : perte d’un œil, d’une main, d’un pied, etc. Mettons-nous un instant à la place des victimes, et également de leurs proches. Il est évident que le seul et unique sentiment que ces personnes (victimes et proches) peuvent éprouver à l’endroit des responsables de tels agissements est un sentiment d’hostilité profond. Comment leur en faire le reproche ?

Bien plus, certaines de ces personnes auront tout naturellement envie de se venger. Encore une fois, mettons-nous à leur place. Imaginons que j’aie perdu un œil, une main, un pied. Ou que mon ami(e), un parent, ou un proche en aie perdu un. Croyez-vous peut-être que la haine et avec elle le désir de vengeance qui l’accompagne m’abandonneront de sitôt ? Oui, peut-être si je suis un saint. Mais je n’ai pas cette prétention-là. Je me retiendrai peut-être de me venger. Je suivrai sur ce point les conseils de l’homme prudent. Mais je ne dirai jamais que ma haine et mon désir de vengeance seraient illégitimes. Illégitimes, non. En tout état de cause, légitimes ou illégitimes, ils resteront enfouis en moi. Ils continueront à m’habiter, à occuper mes pensées, et peut-être mes rêves.

Autre exemple encore. Pensons aux gens qui ont subi les deux récentes guerres occidentales en Irak, guerres, rappelons-le, menées au nom de la «démocratie», des «droits de l’homme». Elles ont transformé ce pays en champ de ruines, et au-delà même l’ensemble de la région. Avec quelles conséquences, c’est quelque chose aussi qu’on peut imaginer. Beaucoup s’étonnent de ce qu’un certain nombre de jeunes venus de là-bas (ou en rapport avec des jeunes venus de là-bas) sèment aujourd’hui la terreur dans les villes occidentales, par haine de l’Occident, de sa culture et de ses habitants. C’est leur étonnement même qui étonne. Tout ce qu’on pourrait éventuellement dire à ces jeunes, c’est qu’ils se trompent de cible. Au lieu de s’en prendre, comme ils pourraient (je ne dis pas : devraient) le faire aux vrais responsables de leurs malheurs, ils s’en prennent à des gens qui, eux aussi, sont à considérer comme des victimes: victimes, en l’occurrence, de leurs propres dirigeants indignes et criminels. Mais pour le reste leur haine se comprend bien.

NOTES
  1. Clausewitz, De la guerre, trad. Denise Naville, Éditions de Minuit, 1963, p. 131.
  2. Maupassant, Contes et nouvelles, Pléiade, t. I, 1996, pp. 385–397.
  3. «Le salut du peuple doit être la loi suprême.»
  4. Descartes, Les Passions de l’âme (Œuvres philosophiques, éd. Alquié, Garnier, 1973, t. III, p. 1014).

Un commentaire sur “De la haine (Antipresse)

  1. Au dix-neuvième siècle, déjà :
    « M. Luchet nous apprend que la société se divise en deux grandes catégories : les francs-maçons et les haïsseurs, c’est-à-dire les bons et les méchants. » (Eugène de Mirecourt, La Queue de Voltaire, 1867, p. 216.)

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