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Thermodynamique de l’évolution

thermodynamique-evolutionLe genre : grande théorie unifiée de tout (mais modeste)

Voilà un ouvrage qui pourrait passer inaperçu, venant d’un petit éditeur (éditions parole) ne bénéficiant pas de tous les copinages du monde littéraire, et dont le titre comporte un de ces mots barbares, thermodynamique, qui font fuir les non-scientifiques (avez-vous remarqué comme il est de bon ton de se dire nul en sciences dans les salons où on croit causer intelligemment ?).

Si les qualificatifs n’avaient pas été repris par un animateur radio qui ne les mérite ni l’un ni l’autre, on n’hésiterait pas à dire que François Roddier fait partie de ces auteurs “modestes et géniaux”. Car si l’ouvrage est de présentation sobre voire austère, son ambition est carrément démesurée : il s’agit ni plus ni moins de proposer une “théorie du tout” expliquant l’évolution dans un sens très large, depuis des phénomènes purement physiques (convection dans un fluide chauffé) jusqu’aux sociétés humaines et leurs conflits meurtriers, en passant par l’apparition de la vie, la reproduction sexuée et la sélection naturelle ! L’auteur termine même l’ouvrage par des considérations très osées mais néanmoins scientifiquement pertinentes sur la monnaie et son lien avec l’entropie, ce qui ne manquera pas de déconcerter les économistes (dont on rappelle qu’ils sont les seuls, avec les fous, à croire possible une croissance infinie dans un monde fini).

Arrivé à ce stade de mon billet, le lecteur se dira peut-être que François Roddier est un nouveau concurrent pour les frères Bogdanov, ces allumés du PAF et docteurs en show-business du big bang qui sont à la vulgarisation scientifique ce que BHL est à la philosophie. Je tiens à les rassurer tout de suite : il n’en est rien, et le livre de François Roddier constitue même l’antidote idéal pour ceux qui, ayant lu un livre des Bogdanov, seraient pris d’une subite envie de se pendre. Car il ramène la science à ce qu’elle doit toujours être : une libre discussion sur le monde, sans mots ronflants mais avec des termes précis (donc techniques) pour alimenter des raisonnements rigoureux, et non pour impressionner le badaud.

Moyennant quoi, il est possible, sans recours à une formule magique d’aucune sorte, de passer en continu de l’eau qui chauffe dans une casserole (p. 35) aux villes fantômes des USA déclinants (p. 156) en passant par les trois modes de reproduction de l’amibe du terreau (p.70).

Captivant. Mais soyez prévenus : l’avenir que François Roddier nous dessine n’est pas forcément rose. Ce qui est sans doute une raison de plus pour le lire, car nous faisons partie du problème et pouvons infléchir le cours des choses.

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2 commentaires sur “Thermodynamique de l’évolution

  1. Bonjour (petite politesse préalable, toujours nécessaire à mon gout)
    Ayant envie de suivre votre conseil j’ai dans un premier temps cherché une conférence qu’aurait pu faire l’auteur. Et la deux constats :
    – d’une part, et avant toutes choses, je conseil fortement la lecture du bouquin de James Gleick : “La théorie du chaos” cela permettra a tout lecteur de faire siennes des notions comme “l’invariance d’échelle”, “les effets de transition de phases”, et autres “attracteurs étranges” … (et puis comme c’est un américain qui écrit, parfois obligés de raconter a ses compatriotes de lecteurs le système des grandes écoles françaises, et la qualité des chercheurs que l’on y trouve, de Poincaré à Mendelbrot, en passant par le groupe Bourbaki, cela illustre je trouve la bêtise que vous dénonciez naguère de vouloir créer une tour de Babel universitaire là ou des moyens et de l’intelligence aiderait bien mieux ce qui existe déja …)
    – Par ailleurs, la conférence que j’ai trouvée sur le net m’a parue un peu confuse et brouillonne, délivrée par un vieux monsieur charmant et modeste, sans doute, géniale ? cela m’a quelque peux échappé, trop de raccourcis et trop de partis pris à mon gout .
    Hélas je ne saurais prétendre a être un arbitre des élégance en matière de théories scientifiques, n’en faisant pas profession. Cependant, quelque chose me perturbe : vous terminez votre présentation par ces mots
    “nous faisons partie du problème et pouvons infléchir le cours des choses.”
    Je vous avoue que cela aussi m’a échappé, au moins dans la conférence que je site : l’application du second principe de la thermo. à l’univers en général, à la civilisation des hommes en particulier, semble selon l’auteur être une fin inéluctable et indépendante de nos choix. Au reste il montre un diagramme ou l’on peut lire les différentes phases de quasi disparition de la vie sur terre (selon les paléontologues) qui met en exergue la fameuse lois en 1/f (james gleick toujours). Or ce qui est distrayant c’est que la phase correspondant à la disparition des dinosaures, et qui illustre toujours cette loi en 1/f, est en fait due pour partie a des raisons exogènes a la terre puisque on l’attribue en a la chute d’une météorite …
    Bref (pas du tout je suis conscient d’avoir été infiniment trop long) je vais suivre votre conseil et me procurer l’ouvrage pour le parcourir d’un œil critique.

    1. Bonjour/bonsoir,

      J’avoue n’avoir jamais lu le bouquin de Gleick, je ne ferai donc pas de commentaire dessus. À propos de la tour de Babel, même si je suis entièrement d’accord l’article en question n’est pas de moi mais d’un collègue, qui signe sous le pseudonyme de Cadet Roussel.

      J’ai aussi vu une conférence de François Roddier sur le net, je ne sais pas si c’est la même que vous, mais il est vrai que je n’ai pas été enthousiasmé moi non plus, en tout cas pas autant qu’avec le livre, que j’ai découvert en premier. L’écrit et l’oral sont deux choses bien différentes, qui se passent à des échelles de temps différentes (personnellement, je suis d’une nature lente et perfectionniste, et je mets énormément de temps à rédiger quoi que ce soit) ; sans doute François Roddier n’est-il pas un très brillant conférencier.

      C’est un vaste sujet que d’éclaircir la phrase “nous faisons partie du problème” (j’aurais aussi bien pu écrire : “nous faisons partie de la solution”), mais j’aimerais au moins insister sur une mauvaise compréhension, fréquente, du deuxième principe de la thermodynamique. Beaucoup croient que c’est une loi d’augmentation inéluctable du désordre ; on emploie parfois le terme de “mort thermique” en référence à l’agitation thermique. Rien n’est plus faux localement (et par “localement”, le scientifique peut par exemple signifier “sur Terre”) : seule l’entropie des systèmes isolés est croissante, mais la Terre n’est pas un système isolé et un être vivant n’est pas un système isolé non plus.

      L’idée centrale de François Roddier est de considérer que la transmission culturelle de l’information n’est que le prolongement (évolutif) de sa transmission génétique, qui elle-même est le prolongement d’autres méthodes pour “éjecter de l’entropie” comme par exemple les structures dissipatives (non vivantes). François Roddier parle d’une véritable “troisième loi” de la thermodynamique (ou troisième principe, si ce n’est pas démontré, mais attention il ne s’agit pas de celui qui donne une entropie nulle à température nulle).

      Une fois cette idée intégrée, on comprend que pour rejeter encore plus vite l’entropie, ce qui va dans le prolongement de cette loi, les sociétés humaines ont tout autant à se préoccuper de connaissance (et de sa transmission) que de la production d’entropie au sens thermodynamique restreint, c’est-à-dire par exemple celle liée à l’utilisation de l’énergie.

      Je ne sais pas si j’ai été clair ; le sujet est complexe, et le livre de François Roddier n’est pas parfait (ses chapitres sont presque des résumés, très denses, que le non-scientifique aura du mal à avaler s’il veut vraiment suivre la démonstration) ; cependant c’est vraiment un objet littéraire et scientifique des plus intéressants qui, selon moi, résonne avec beaucoup de nos problèmes contemporains.

      À propos de la disparition des dinosaures : certes la cause est externe si on pense que c’est dû à la chute d’une météorite, mais même cette chute fait partie du “bruit ambiant” qui déclenche des catastrophes par phénomène d’avalanche ; rappelons-nous que la Terre n’est pas un système isolé et que l’évolution, selon l’auteur, doit être prise dans un sens très large, cosmologique. Voici ce que dit François Roddier p. 66 :

      “… le lecteur comprendra que ces dites causes ne sont que les fluctuations aléatoires qui ont déclenché les avalanches d’extinction observées. Elles ne sont que le clou du fer à cheval qui a provoqué la perte du royaume.” (allusion à une petite histoire racontée plus tôt)

      Bon, finalement je vois que j’en ai dit davantage que sur mon billet initial !

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