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Qu’est-ce qu’une connaissance rationnelle ?

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sculpture nécessitant de
solides connaissances rationnelles

Vaste programme, comme aurait dit de Gaulle à propos d’un autre sujet… finalement pas très éloigné. Impossible dans un article de blog de traiter cette question en profondeur et d’avoir une quelconque prétention épistémologique ; néanmoins, les discours médiatiques ambiants abondent tellement en contre-exemples, nous soumettent à tant de feux d’artifices irrationnels, qu’il paraît utile de retracer les contours du cadre et de montrer surtout ce que la connaissance rationnelle n’est pas.

Initialement, l’article aurait dû s’intituler “Qu’est-ce qu’une connaissance scientifique ?” ; cependant, la perception actuelle de ce qu’est la science, son association presque systématique à la technique, à l’industrie et aux “gros moyens” de la science institutionnelle m’ont convaincu que l’adjectif “scientifique” était trop réducteur voire trompeur.

Raison, émotion et foi : ennemies ou complémentaires ?

Déjà, la connaissance n’est pas uniquement rationnelle : elle peut être purement sensible (lorsqu’on contemple un paysage, écoute une musique), amoureuse, religieuse… et contrairement à ce qu’avancent certains intégristes ignorants, ces différents types de connaissance ne s’opposent pas mais se complètent. Il est faux de dire, par exemple, que la religion s’oppose à la raison : nombreux sont les grands noms de la science qui avaient la foi, comme Isaac Newton qui non seulement fut très croyant mais étudia la Bible davantage que les questions scientifiques.

Isaac Newton en 1689

Isaac Newton en 1689 :
scientifique ou théologien ?

Il faut donc admettre que les arguments parfois avancés par certaines personnes se disant “rationalistes” pour discréditer les religions ne sont que de la mauvaise foi caricaturale : si Dieu est pour certains “au plus haut des cieux”, il ne peut s’agir aujourd’hui que d’une métaphore, et la possibilité technique de se mouvoir dans l’atmosphère voire en dehors de celle-ci ne saurait constituer une preuve de la non-existence de Dieu, au motif que personne ne l’a vu assis sur un nuage. Il faut savoir situer les écrits religieux dans leur contexte : tant que l’Homme était cloué au sol, le “royaume des cieux” était pour lui le symbole même de l’inaccessible, et donc très logiquement la demeure divine. Faire habiter Dieu “au plus haut des cieux” était donc une proposition des plus rationnelles ; aujourd’hui cependant, seuls quelques intégristes religieux ont une lecture littérale des textes sacrés. Mais on pourrait également oublier l’adjectif “religieux” et dire simplement : aujourd’hui, seuls quelques intégristes ont une lecture littérale des textes, et inclure dans ces textes des oeuvres scientifiques. On englobe ainsi les intégristes de la science, qu’on nomme scientistes.

Connaissance rationnelle et spécialisation du savoir

Mais redescendons sur Terre. Pour beaucoup, “rationnel” est synonyme de “scientifique”, avec ce que cela comporte aujourd’hui de dimension technique, souvent ultra-spécialisée et inaccessible au plus grand nombre. Rien n’est plus faux : si la science repose (ou devrait reposer) sur la raison, il est tout à fait possible d’utiliser les outils de la science de façon irrationnelle (et produire ainsi une pseudo-science), comme il est possible d’utiliser la raison avec une grande rigueur sans le moindre recours aux outils complexes de la science “professionnelle”. N’oublions pas que la recherche scientifique fut pendant longtemps une activité de loisir pour quelques privilégiés à l’abri du besoin matériel, et que nul n’aurait alors songé à en faire une profession !

L’hyper-technicité de la pratique scientifique conduit même inévitablement, comme l’ont montré de nombreux auteurs, à produire une nouvelle ignorance d’autant plus dangereuse qu’elle n’a pas conscience d’elle-même. La spécialisation, nécessaire pour rendre humainement supportable la tâche des scientifiques, conduit inéluctablement à une perte de vision globale ; l’informatique, extraordinaire outil sans lequel nombre de connaissances seraient impuissantes, engendre à coup sûr une confiance excessive en des “boîtes noires”, d’autant plus excessive que les images qu’elles produisent rejoignent la complexité et le réalisme du monde véritable.

Mais la raison en action sait être simple, perçante, brutale même, et s’accompagne souvent d’un éclat de rire lorsqu’elle vient à bout en quelques minutes d’un problème complexe. Étape finale d’un processus invisible qui, lui, a pu nécessiter des années, voire une vie entière. Le prix Nobel américain Richard Feynman, pour qui la physique semblait toujours être une histoire drôle, donna un excellent exemple de démonstration rationnelle lors de l’enquête sur la catastrophe de la navette Challenger en 1986, qui explosa en plein vol peu après son décollage. Rappel des faits :

Dans son style très direct et peu respectueux des conventions, Feynman montra, lors d’une audition télévisée de la commission d’enquête, que la défaillance de simples joints toriques pouvait expliquer la catastrophe en raison de la perte de leur élasticité à basse température. Écoutons-le :

Traduction de ses propos :

Alors j’ai pris ce truc parmi vos joints et je l’ai mis dans de l’eau glacée. Et j’ai découvert que quand vous exercez une pression dessus pendant un moment et ensuite la relâchez, il ne revient pas à sa forme initiale, il garde ses dimensions. En d’autres termes, pendant quelques secondes au moins et sans doute plus que ça, il n’y a pas de résilience dans ce matériau particulier [NdT : résilience est utilisé dans le domaine spatial au sens de “tolérance à la panne”] lorsqu’il est à une température de 0°C. Je pense que cela a quelque importance pour notre problème.”

Par son allergie à l’esprit de sérieux, parce qu’il faisait profession de douter et non de savoir, Feynman venait de donner une leçon à ce monstre technologique et administratif qu’était devenu la NASA, où la compétition conduisait les ingénieurs du bas de l’échelle à ne pas trop insister sur les problèmes rencontrés auprès de leurs supérieurs hiérarchiques afin de se faire bien voir, et où l’arrogance des “responsables” de haut niveau leur faisait oublier qu’en réalité ils ne décidaient rien : la décision finale revenait toujours aux lois de la nature. Imbus de leur supériorité technologique, ils avaient négligé de se mettre au niveau, très rationnel, de leur plombier.

Nécessité de barrières logiques

poupées russes (matriochkas)

transitivité expérimentale

Un des premiers guides de la raison est la logique, qui s’impose à chacun même sans formation particulière, au moins pour les raisonnements simples. Ainsi, il doit être évident pour chacun que si a > b et b > c, alors a > c (ce qu’on nomme en mathématiques la transitivité de la relation “est supérieur à”). Tout le monde a pu le vérifier en mettant des petites boîtes dans des grandes. De même, chacun doit admettre qu’on ne peut accepter en même temps deux propositions contradictoires, telles que a < b et a > b. Énoncées de cette façon, ces règles semblent des évidences ; pourtant, des absurdités logiques implicites parsèment très souvent les discours médiatiques, et nous n’y prenons pas forcément garde tant elles sont bien “enveloppées” dans des concepts flous ou mises à distance de notre raison par une tyrannie émotionnelle. Nous avons déjà débusqué quelques absurdités logiques dans cet article.

L’arbitrage nécessaire du réel

La logique pure, qui est une branche des mathématiques, n’obéit qu’à des règles formelles qui ne décrivent pas forcément un monde familier et concret. Cependant, la logique “ordinaire” s’applique le plus souvent à des phénomènes courants dont nous avons fait l’expérience : par exemple, nul ne doute qu’on peut passer un objet solide à travers un fluide (liquide ou gaz) sans le “couper en deux” (puisque la brèche ouverte dans le liquide ou le gaz se referme aussitôt) mais qu’il est impossible de faire la même chose avec un autre objet solide, l’un des deux au moins devant se rompre. Ce “bon sens” est quelquefois trompeur si l’on s’aventure en dehors du domaine d’expérience courant ; ainsi la physique quantique réserve bien des surprises et il faut se forcer un peu pour accepter qu’un photon puisse passer dans deux trous à la fois. Mais il ne s’agit là que de problèmes cognitifs dus à une extension abusive de notre “bon sens physique” à un monde dont nous n’avons pas une connaissance directe.

fig. 3.1 NIST NCSTAR 1 + image vidéo Evan Fairbanks collision WTC2

Selon le NIST (p. 38) qui se base sur de nombreuses vidéos,
l’avion a complètement disparu à l’intérieur du bâtiment en un cinquième de seconde.

photo trou WTC2 + fig. 3.2 NIST NCSTAR 1 p39

Selon le NIST (p. 39) qui se base sur de nombreuses photographies,
les colonnes extérieures rencontrées par la dérive verticale n’ont pas été coupées.

Transmissibilité de la connaissance rationnelle

Une des caractéristiques les plus essentielles de la connaissance rationnelle est la possibilité de la communiquer par le discours, oral ou écrit, indépendamment des cultures, croyances ou goûts personnels de chacun. Certes, cette transmission peut être longue et difficile (la physique quantique est théoriquement à la portée de tous ; en pratique, réservée à un public restreint seulement) mais rien ne l’empêche a priori. Elle se distingue en cela de la foi religieuse, ou même des goûts alimentaires : une personne ayant grandi avec un certain type de cuisine peut avoir du mal à en apprécier une autre, qui pourtant n’est pas moins bonne “en soi”.

Galileo Galilei

Galileo Galilei

Cette transmission ne peut certainement pas se faire sous la contrainte : aucune pression d’ordre physique, financier, législatif ou autre ne peut forcer quiconque à comprendre quoi que ce soit, ou à reconnaître la réalité de telle donnée expérimentale. Bien au contraire, le domaine de la raison est celui de la liberté, mais une liberté encadrée par les règles de la logique et de l’expérience dont nous parlions plus haut. Le célèbre Galileo Galilei, plus connu en français sous le nom de Galilée et qu’on peut considérer comme un des fondateurs de la physique, a bien abjuré sous la pression de l’Église en 1633 l’héliocentrisme copernicien qu’il enseignait, mais cela n’a pas empêché, ni la Terre de tourner autour du Soleil (et sur elle-même), ni les hommes d’être de plus en plus nombreux à le savoir. Il serait absurde de menacer de prison ou d’une amende quiconque refuse de croire que la Terre n’est pas le centre fixe du monde : bien au contraire, la condition nécessaire (mais non suffisante) pour démontrer la fausseté de cette affirmation est que chacun puisse la faire en toute liberté.

Hassan Nasrallah se moquant des fatwas d’un mufti de l’ISIS passablement arriéré
(puisqu’il veut imposer par la violence la théorie géocentrique de l’univers),
mais totalement en phase avec le cheikh Bandar al-Khaibari, un religieux saoudien
(signalé dans un article de Veterans Today)

Connaissance médiate et immédiate

Mais finalement, savons-nous réellement que la Terre n’est pas au centre de l’univers ? En réalité, peu d’entre nous le savent de façon rationnelle : la plupart se contentent de faire confiance aux autorités scientifiques, à des personnes plus qualifiées qu’elles pour le comprendre. Ce qui est une attitude raisonnable, si l’existence de ces autorités n’est due qu’à la qualité de leur raisonnement et de leur savoir, mais aussi à condition que les autorités réellement compétentes soient bien celles qui accèdent aux canaux de diffusion du savoir. Car dans un monde où le contrôle de l’information constitue un pouvoir de premier ordre, comment être certain que les “experts” présentés par des media centralisés comme des autorités dans leur discipline sont bien à la pointe du savoir et surtout sans parti pris, si l’on n’est pas soi-même capable d’en juger ?

Il vaut mieux être conscients qu’en définitive, nous ne savons pas grand-chose de façon rationnelle. Notre véritable domaine de savoir est toujours limité par notre expérience et nos capacités de raisonnement. La tentation est grande de croire que nous pouvons tout savoir, et les vendeurs d’information (aussi bien du contenu que du contenant, les abonnements internet et les appareils connectés constituant deux marchés juteux interdépendants) ne se privent pas de nous tenter afin que nous passions à la caisse, mais en réalité, la plupart du temps nous ne savons pas, nous ne faisons que répéter ce qui nous est dit. En cherchant à tout “savoir” par la consultation compulsive d’informations en continu, sans prendre le temps d’exercer notre esprit critique, nous ne faisons en réalité que nous asservir volontairement à ceux qui contrôlent ces canaux médiatiques.

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séance de dressage (1958)

Les exemples sont nombreux de choses “évidentes” que la plupart des gens répètent sans les comprendre. Nous pouvons être certains qu’il fait plus chaud (en moyenne) en été qu’en hiver : nous en avons tous fait l’expérience. Il s’agit là d’une donnée expérimentaleComprendre pourquoi nécessite déjà un effort rationnel supplémentaire, que bien des personnes sont incapables de faire.

Nous pouvons être certains que se donner un coup de marteau sur le doigt fait mal : nous en avons également fait l’expérience. Mais le mécanisme par lequel nous ressentons la douleur est, lui, très complexe et parfois trompeur : ainsi des personnes mutilées perçoivent-elles souvent des douleurs dans des parties du corps qu’elles n’ont plus. Et tous les sens sont faciles à tromper (même chez les valides) pour qui connaît leur fonctionnement, et par conséquent leurs limites.

Savons-nous rationnellement que la gravité existe et comment elle se manifeste ? C’est déjà beaucoup plus subtil : tous les humains en font nécessairement l’expérience dès le jour de leur naissance, mais il a fallu attendre Newton pour aller au-delà des apparences et comprendre que, au lieu de se demander pourquoi la Lune ne tombait pas, il fallait voir qu’elle tombait exactement comme la pomme.

Savons-nous rationnellement que des hommes ont marché sur la Lune ? Au risque de choquer, je dirai que personnellement je ne peux pas l’affirmer. N’ayant pas étudié de près la question, je me contente de répéter ce que tout le monde “sait” (mais en réalité, répète) : oui, des Américains ont marché sur la Lune, entre 1969 et 1972. Je sais rationnellement que c’est physiquement et techniquement possible, mais je sais également qu’il est physiquement et techniquement possible de tromper des téléspectateurs par des artifices de cinéma (il n’y avait, par la force des choses, que très peu de témoins directs). Comme je n’ai pas une expérience personnelle de ces missions, et que ma raison (au niveau superficiel de connaissance que j’ai des événements) ne me permet pas de prouver ni l’authenticité ni la supercherie, je dois bien reconnaître qu’au fond, je n’en sais rien. Car ici, l’argument que tout le monde avancera spontanément (“c’est impossible qu’on ait été trompés à ce point !”) n’est pas un argument d’ordre rationnel (comme celui qu’on opposerait à quiconque prétendrait qu’il fait plus chaud en hiver qu’en été), mais un argument d’ordre émotionnel et moral : la déception, l’indignation et la colère seraient trop grandes pour nous. C’est peut-être difficile à admettre, mais c’est ainsi, et bien d’autres choses “connues de tous” rentrent dans la même catégorie des “faux savoirs”, non parce que ce qu’ils disent est nécessairement faux, mais parce que ce qu’ils disent ne peut être ni démontré, ni infirmé rationnellement par la personne qui les porte. La case “je ne sais pas” est de loin la plus remplie dans le cerveau des humains qui testent vraiment la solidité de leurs connaissances.

Soyons durs et modestes

Le savoir rationnel est donc bien plus restreint que ce que notre orgueil nous pousse à croire. Sortis de nos expériences directes et de l’exercice rigoureux de la raison dans notre domaine réel de compétence (lequel n’est pas le même pour le boulanger, l’artisan menuisier, le musicien ou l’ingénieur), nous ne pouvons en réalité pas savoir grand-chose. L’omniprésence de media qui nous promettent de tout savoir sur tout, en n’importe quel lieu et à tout instant n’a fait qu’empirer la chose : lorsqu’on n’avait pour tout horizon que celui de son village, sans téléphone, radio ni télévision, et encore moins d’internet, on savait qu’on ne savait pas tout, ce qui était déjà une forme de savoir. Et on prenait aussi le temps d’étudier réellement le monde à portée de sens et de raison.

C’étaient les conditions de vie d’Immanuel Kant, qui n’a jamais quitté sa région natale, mais qui a contribué à poser des bases solides au savoir rationnel. Tout comme Newton.

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