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Pétrole, une guerre d’un siècle

Pétrole, une guerre d'un siècleLe genre : histoire contemporaine sans maquillage

Voilà un livre qui donne envie d’être dictateur. Pour pouvoir imposer sa lecture à tous les lycéens et étudiants, et les déniaiser d’une histoire officielle très éloignée de la réalité des enjeux géopolitiques, surtout au vingtième siècle. Son titre est quelque peu trompeur : même si le pétrole y occupe une place de choix, William Engdahl, né au Texas et vivant en Allemagne, nous entraîne aussi dans les machinations peu avouables du lobby bancaire et du complexe militaro-industriel, au sujet duquel le président Eisenhower lui-même, qui n’était pas un bleu sur le sujet puisqu’ayant atteint le sommet de la hiérarchie militaire, nous conseillait dès 1962 d’entretenir la plus extrême méfiance. Il avait ô combien raison.

Tout le monde connaît la sinistre farce de 2003 des armes de destruction massive d’Irak, prétexte à une invasion aux allures de génocide – mais un génocide d’Arabes, ça n’intéresse personne, surtout quand c’est pour le pétrole. Bernard Cornut, ingénieur polytechnicien français et arabophone, décrit très bien cette ignominie dans son petit livre “Ben Laden ou Kyoto ? Orienter l’occident plutôt qu’occire l’orient”.

Beaucoup moins de monde sait que la première guerre mondiale était déjà une guerre du pétrole, voulue par l’Empire Britannique pour contrer l’ascension industrielle de l’Allemagne tout en contrôlant l’accès aux ressources pétrolières du Moyen-Orient, indispensables à ce développement technologique. Un empire ne peut en effet se maintenir que par la force, or la puissance militaire britannique était alors celle de sa flotte (l’aviation balbutiant à peine). Mais même sur mer, le pétrole présente un avantage stratégique : le passage de l’énergie charbon à l’énergie pétrole pour la marine, réalisé au début du vingtième siècle, permet en effet non seulement d’accroître la vitesse des navires mais également – et c’est un point crucial en temps de guerre – de raccourcir considérablement leur temps de ravitaillement à quai, de plusieurs jours à une demi-journée. La fumée dégagée par le navire à charbon, visible à des dizaines de kilomètres, en fait aussi un vaisseau particulièrement peu furtif comparativement à son homologue à mazout.

De plus, la montée en puissance des moteurs à vapeur fonctionnant au charbon demandait plusieurs heures, rendant la navigation très peu souple, quand un moteur Diesel (breveté en 1893 par l’Allemand Rudolf Diesel) ne demande sur un gros bateau que quelques minutes pour parvenir à pleine puissance. Enfin, le combustible emporté est déjà plus énergétique par unité de masse (1 tonne équivalent charbon = 29 GJ alors que 1 tonne équivalent pétrole = 42 GJ), mais les moteurs diesels ont également un meilleur rendement : la conséquence directe en est un rayon d’action bien supérieur, avantage stratégique énorme.

Bref, le pétrole est déjà un enjeu qui justifie tout, même des millions de morts pour assurer la domination de l’Empire sur les mers, de l’Angleterre à l’Inde et au-delà. Et la fin proche de l’Empire ottoman, dont la partie orientale semble riche en pétrole, aiguise bien des appétits. Rien n’a changé depuis.

De leur côté, les Allemands tentent d’assurer leur approvisionnement en or noir par la construction d’un chemin de fer de Berlin à Bagdad. Ils n’y arriveront jamais, même au cours de la deuxième guerre mondiale. C’est bien là une des raisons principales de la défaite des nazis : privée de son sang noir, la meilleure technologie militaire n’est rien qu’un tas de tôles.

Le livre de William Engdahl est truffé de références, voire de fac-similés de documents d’époque ; c’est une mine de données historiques que l’auteur a réussi à agencer pour en faire une histoire parfaitement logique et claire, où chaque chapitre débouche naturellement sur le suivant. Certains énormes virages historiques tiennent à peu de chose : les Américains raflant la mise au nez et à la barbe des Anglais en signant un pacte avec l’Arabie Saoudite en 1945 pour 60 ans, renouvelé en 2005 par G.W. Bush…

Le lecteur sera étonné d’apprendre les réelles causes (monétaires) du choc pétrolier de 1973, attestées en quatrième de couverture par le ministre du pétrole d’Arabie Saoudite de l’époque en personne. Il pourra avoir un instant d’hésitation en lisant que même mai 1968 a une origine pétrolière, trouver que William Engdahl en fait trop… mais, s’il fait l’effort d’être aussi rigoureux que lui dans le raisonnement, il ne pourra que le suivre et au final ressortir du livre avec une vision du monde beaucoup plus claire.

Très éloignée de celle donnée par les grands media, certes, mais cela, c’est évidemment un bon signe.

Ce livre, c’est certain, est un de ceux qu’il faut lire de toute urgence pour mieux comprendre dans quel monde nous vivons. Mais attention : s’il vous rendra plus intelligent, il vous fera aussi probablement passer pour un “complotiste” lorsque vous en discuterez à la machine à café avec ceux qui se contentent de faire le plein de leur véhicule sans se poser la question de savoir tout ce qu’il y a derrière ce simple geste.

Le titre original anglais du livre est “A Century of War : Anglo-American Oil Politics and the New World Order”.

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3 commentaires sur “Pétrole, une guerre d’un siècle

  1. bonjour, je ne vous dis pas merci, vous ‘avez convaincu: oeuvre de william engdahl commandée.. bon, je connaissais déjà le monsieur par des pérégrinations sur l’Internet..

    pour le choc pétrolier de 1973, il y a l’explication du deal gagnant-gagnant:
    a. plus de dollars pour les pays producteurs de pétrole, surtout pour l’arabie saoudite.
    b. argent qui sera notamment utilisé pour financer la ligue islamique mondiale et les frères musulmans, qui tous deux chapeauteront sous pilotage de la CIA et des services pakistanais, les *combattants de la liberté* (sic) en Afghanistan à partir de 1977 (et non pas 1980..)

    c. la hausse du prix du baril de pétrole rend économiquement exploitables les gisements off-shores de pétrole par les sociétés énergétiques occidentales, notamment la Mer du Nord.

    *nous*, des complotistes? (sic) oui, et alors? :)

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