La France, une dictature en marche
(Antipresse – le Drone n°22)

[Note de l’administrateur de ce blog : il y a quelques mois, je reprenais régulièrement des articles d’Antipresse, un repaire de mal-pensants cultivés répandant leur fiel numérique via une lettre d’informations hebdomadaire. Puis, le Drone est arrivé et avec lui l’accès payant, sauf pour le numéro zéro, à cette bouffée d’oxygène littéraire – mais pas que littéraire. L’esprit critique et la logique, donc les fondements même de l’activité scientifique qui est la mienne, y sont en effet constamment cultivés avec soin et brio.

J’ai déjà vanté cet hebdomadaire nécessaire, et je continuerai à le faire. J’encourage tous mes lecteurs à le soutenir – et surtout à se faire plaisir – en souscrivant un abonnement comme je l’ai fait ; espérons que le nombre d’abonnés finira par atteindre le seuil suffisant pour une diffusion de ce petit bijou sous une forme imprimée, à l’ancienne. Marre des écrans, fussent-ils à quinze trillions de couleurs et autant de mégapixels.

Aujourd’hui, ayant reçu ma livraison dominicale du Drone, je ne peux m’empêcher de vous en livrer un article tant il colle à ma pensée, et tant j’aurais aimé l’avoir écrit. Son auteur, Slobodan Despot, citoyen suisse d’importation serbe, est plus français que les meilleurs français comme tous ceux qui le sont par amour de cette langue. Il est donc d’autant plus révolté par la passivité des Français “de papier” – ceux qui n’ont rien fait pour l’être, à part naître – face à la dégringolade vertigineuse de leur pays dans le domaine qui jadis le caractérisa le mieux : la liberté.

Je ne peux que déplorer comme lui “l’infinie arrogance de la caste dirigeante française, de ces intellectuels de cour, de ces administrateurs de châteaux de cartes, de ces journalistes de succion, de toute cette basse-cour de pans sans queue et de crevettes vexées en tailleur qui continuent de parader comme s’ils avaient le monde à leurs pieds”. Et constater avec lui que “depuis le 11 septembre 2001 — et bien plus tôt dans ses sphères moins visibles — le monde atlantique est entré dans une spirale du mensonge.”

Moralité : soutenez cette parcelle de France réfugiée en Suisse, abonnez-vous !]


Une lettre ouverte à Georges Bernanos

«Le désir de l’ennemi est précisément que nous renoncions à comprendre.» (Bernanos)

Cher et vénéré Maître Georges,

I

Vous étiez au Brésil quand votre pays, la France, a été occupé par les nazis. C’est de là-bas que vous avez pris votre part à la Résistance, par l’arme privilégiée de l’homme de lettres, sa plume — qui chez vous, comme chez toutes les grandes âmes, écrit non avec de l’encre, mais avec votre propre sang. Vous avez dénoncé la lâcheté, la décrépitude et les compromissions des castes gouvernantes de votre pays, ne vous résignant pas à voir la patrie des libertés devenir une sociologie de servitudes. Vous avez vomi «les entremetteurs et les casuistes, les intellectuels pourris, les vieillards macérés dans l’impuissance et la rancune comme un cadavre dans les aromates».

A qui m’adresser aujourd’hui, sinon à vous qui avez pris le chemin de l’exil après Munich, cette trahison des élites françaises «économiquement et moralement asservies à un système et à un monde hostile»? A vous qui avez entretenu jusqu’au bout l’espérance en une France irréconciliable de par sa nature avec la civilisation androïde qui s’annonçait, en une France contre les robots ?

Cher et vénéré Maître Georges, vous qui avez noyé de lumière mystique mes grandes lectures d’été avec votre curé Donissan, votre Mouchette, vous qui avez osé regarder en face le crépuscule de la spiritualité française avec Monsieur Ouine, vous qui êtes un modèle de courage et de droiture parmi les rampants — revenez !

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De quoi 2017 est-il le nom ? (Slobodan Despot)

[Note de l’administrateur de ce blog : plutôt que présenter des vœux pour 2018, j’ai pensé qu’il était plus utile d’analyser l’année qui vient de s’écouler, afin peut-être d’être moins pris au dépourvu, moins décontenancé, et moins impuissant face aux événements qui ne manqueront pas d’arriver en 2018. Et pour cela, je n’ai pas trouvé mieux que la prose de Slobodan Despot, dont le Drone décolle pour de bon en ce mois de janvier et que je vous invite à soutenir par un abonnement, comme je l’ai fait.

Je reprends ici un billet double publié les 31 décembre 2017 et 7 janvier 2018 dans Antipresse. La deuxième partie, où il est question de “surréalité”, et en particulier cette phrase : “La stupidité grégaire est devenue aussi obligatoire dans les fonctions publiques que l’était jadis la cravate”, m’a immédiatement rappelé une citation du philosophe français Raymond Ruyer que je mettais en 1992 en exergue d’un des chapitres de ma thèse de sciences physiques. La voici :

Les intoxications par l’instruction sont bien plus graves que les intoxications par les sous-produits de l’industrie. Les encombrements d’information bien plus graves que les encombrements de machines et d’ustensiles. Les indigestions de signes, plus graves que les intoxications alimentaires.

Je ne pensais pas du tout, à l’époque, qu’elle pourrait s’appliquer à une civilisation toute entière.]


Et si le centième anniversaire de la Révolution d’Octobre devait rester dans l’histoire comme l’an 0 de la posthumanité ?

Il neige comme rarement sur mes Alpes et l’Amérique de Nord est envahie d’une vague de froid sans précédent. On nous assure néanmoins — sans préciser les conditions de mesure — que 2017 fut l’année la plus chaude jamais enregistrée. Nous n’en savons rien. Sur ce chapitre comme sur tous les autres, les faits de base sont controversés.

Sur ce chapitre comme sur tous les autres, nous sommes bombardés d’affirmations officielles contrebalancées par des contre-affirmations officieuses. Les médias tendent à réduire cette bataille de l’information à une querelle sur les «faits», or c’est d’un enjeu bien plus profond qu’il s’agit : d’une empoignade dont l’enjeu est la faculté de penser elle-même.

Car pour «se faire une idée», il ne suffit pas de disposer de faits solidement établis. Encore faut-il savoir les lire, autrement dit les lier. Les lier entre eux et les lier à l’ensemble de notre expérience. C’est ce terreau de la conscience souveraine qu’on appelle la culture. Et c’est précisément ce terreau qu’«on» est en train de nous assécher.

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Pourquoi il ne se passe rien (bis, Antipresse)

[Note de l’administrateur de ce blog : il serait difficile, ayant diffusé il y a une semaine “Pourquoi il ne se passe rien“, d’ignorer la suite qu’en donne aujourd’hui Slobodan Despot, sous forme d’un témoignage qui en outre corrobore de très près mon expérience personnelle (même si mon “éveil” est beaucoup plus tardif que le sien, et que je le dois à d’autres sujets), en particulier le dernier paragraphe. Je vous livre donc ici la suite (et fin) de l’histoire, et vous recommande une fois de plus la lecture du Drone, voire l’abonnement à cette petite revue si méritante qui, elle, ne reçoit aucune subvention.]


A la suite du documentaire d’Adam Curtis, Hypernormalisation (voir Antipresse 101), sur le remplacement de notre réalité contemporaine par un monde de synthèse, j’ai réinterprété certains événements cruciaux de ma propre vie, et qui ont déterminé mon destin.

Un témoignage personnel : Bosnie, 1992

«Nous les avons tous suivis, parce que la simplicité était rassurante.» (Hypernormalisation)

Quoique contestable sur bien des points, Hypernormalisation reste un remarquable exercice d’intelligence au sens premier : inter-lier des faits en apparence disparates. Il m’a aidé, entre autres choses, à comprendre ma propre trajectoire.

De manière significative, Curtis fait appel à des références littéraires (et non «scientifiques») pour une compréhension profonde des systèmes : le Pique-nique au bord du chemin des frères Strougatski pour l’URSS moribonde (roman qui servit de base au film Stalker de Tarkovski), et, pour l’Occident, la puissant univers romanesque de William Gibson qui forgea le concept de cyberspace. Cela ouvre une réflexion étourdissante sur le rapport entre la création littéraire et la compréhension concrète du monde où nous vivons. Mais revenons sur le cœur du sujet.

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Pourquoi il ne se passe rien (Antipresse)

[Note de l’administrateur de ce blog : Antipresse tape encore dans le mille, mais cette fois le billet de Slobodan Despot se contente de relater le contenu d’un documentaire produit par la BBC, Hypernormalisation, ce qui prouve que même les mass media arrivent à produire des œuvres audiovisuelles lucides sur la société qui les nourrit.

La dystopie dont il est question ici n’a rien d’imaginaire : parmi les institutions en faillite qui nous guident avec constance dans la “gestion de la perception” ou “l’entretien du simulacre”, figure en bonne place l’université dont la tête fait exactement l’inverse de ce qui justifie son existence : la transmission des connaissances, la pédagogie du raisonnement et la défense de l’esprit critique.

Quand un individu sans la moindre légitimité, ni académique, ni morale, ni politique, et encore moins nationale – puisqu’il œuvre ouvertement aux intérêts d’une puissance étrangère – se permet d’attaquer au bazooka un de ses membres dans une lettre qui mériterait d’être reprise verbatim dans un sketch de Dieudonné tant elle est grotesque, l’université non seulement ne remet pas à sa place l’auteur de la dénonciation calomnieuse, mais tente d’enfoncer davantage la victime au cours d’une procédure disciplinaire où le mensonge – direct ou par omission – tient lieu d’argument, où l’ignorance tient lieu de savoir et où toute discussion de fond est soigneusement évitée.

Les articles d’Antipresse sont désormais accessibles via Le Drone, dont c’est aujourd’hui le numéro zéro. Un bulletin fort agréable à lire qu’il est même possible de recevoir chez soi sur du véritable papier, moyennant abonnement bien sûr. Cependant, même si la mise en page du Drone est bien supérieure à celle de ce blog, je choisis de reproduire ici en entier l’article suivant, ce qui permettra à d’éventuels lecteurs non francophones d’avoir une vague idée de son contenu via la traduction automatique disponible à la fin du texte.]


Nous nous sentons dépossédés comme citoyens, trompés comme électeurs, exploités comme consommateurs, empoisonnés comme patients. Notre environnement est tissé de faux-semblants. Malgré les catastrophes qui menacent et les révélations fracassantes sur la corruption du système, rien ne change, personne ne bouge. Pourquoi ? Sommes-nous tous paranos, ou notre monde se serait-il mis à marcher selon d’autres règles ?

Voici un an déjà, un film documentaire essayait de donner un sens à cette suspicion que chacun rumine sans oser l’exprimer ouvertement. Hypernormalisation d’Adam Curtis est produit par la BBC et cela constitue un utile sauf-conduit. S’il provenait d’une petite production «alternative», il eût vraisemblablement fini au purgatoire du conspirationnisme.

Curtis est un reporter audiovisuel original, connu et primé. Souvent taxé de gauchisme, lui-même se reconnaît plutôt des penchants conservateurs-libertariens. Son dernier opus témoigne d’une ambition vertigineuse de compréhension du monde actuel, tant par sa thèse que par sa longueur (2h45). Il dépeint une «grande rupture» qui serait survenue, selon lui, à l’orée des années 1970, lorsque la société industrielle est devenue trop complexe et menaçait d’échapper à tout contrôle.

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La boucle est bouclée (Antipresse)

Slobodan Despot au salon du livre à Genève en 2006

Slobodan Despot, salon du livre,
Genève, 2006

[Note de l’administrateur de ce blog : ayant moi-même eu l’occasion de me rendre dans une Yougoslavie en cours d’éclatement et partiellement en guerre durant l’été 1993, à l’occasion d’un séjour de vacances en Croatie qui avait fait sécession, comme la Slovénie, deux ans plus tôt, j’ai été particulièrement sensible à ce récit de Slobodan Despot.

En effet, ce qu’il restait du “paradis socialiste” yougoslave n’avait rien de bien effrayant : la moyenne bourgeoisie vivait bien – grâce souvent aux entreprises allemandes ou autrichiennes – dans des quartiers résidentiels de Zagreb où la nationalisation des villas ne se traduisait que par quelques voisinages forcés et un entretien défaillant des murs de clôture, la spéculation foncière n’avait pas autant mangé les espaces verts que dans d’autres villes occidentales comparables, et si les bons hôtels pour touristes offraient un confort plutôt spartiate par rapport aux standards français de l’époque, cela finissait par leur donner un certain charme exotique mettant en relief la splendeur architecturale des petites villes de la côte adriatique enrichies par la République de Venise.

Nettement plus inquiétants étaient bien sûr les barrages militaires que devaient traverser les cars à touristes, les maisons brûlées que l’on pouvait voir parfois le long de la route et les rues désertes, en plein midi et pour cause de couvre-feu, d’une ville aussi touristique que Zadar, que notre bateau nous permettait de contempler en longeant la côte entre Rijeka et l’île de Hvar. La Promenade des Anglais déserte en milieu de journée en plein été, ça vous parle ?]


Ce que j’ai cru comprendre du temps où nous sommes

Bref retour aux origines

Je suis né dans un pays sans liberté. L’économie y était contrôlée par l’État, à l’exception des toutes petites entreprises. L’éducation y était affaire d’État, sans exception. L’information y était affaire d’État. Tout, en somme, y était affaire d’État, et l’État était socialiste. Il œuvrait en théorie au bonheur futur de tous et en pratique à la satisfaction immédiate de quelques-uns. Les autres devaient se taire et faire semblant de ne pas voir ce qui crevait les yeux : qu’ils subissaient au nom de l’égalité et du progrès un système de castes dramatiquement sclérosé.

Cela dit, ne tombons pas dans le pathos. Ce n’était pas si grave que ça. On était dans la Yougoslavie de Tito. Comme me l’a résumé une amie roumaine: «Pour nous, sous Ceausescu, la Yougoslavie, c’était l’Amérique !» Le dictateur socialiste était habile et jouisseur. Pourquoi se priver? On construisait l’avenir radieux avec le sale pognon du capitalisme. On se faisait photographier en costume blanc, cigare au bec, une Sophia Loren pendue au bras. Les vedettes de la jet-set croisaient à bord du Galeb, le yacht du nabab rouge, à quelques encablures de Goli Otok, l’«Ile nue» de l’Adriatique où ce bon vivant avait organisé l’enfer sur terre pour ses opposants qui s’y surveillaient et s’y torturaient entre eux, presque sans l’aide de personne. Admirable économie de moyens!

Mais même cela n’était pas grave. La part de répression brute était négligeable. Tout le monde profitait un peu de la poussière d’étoiles semée dans le sillage du beau bateau blanc. Il suffisait de connaître la ligne rouge — ne jamais parler politique —, et l’absence de liberté se trouvait compensée par un agréable éventail de libertés.

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Quand le moins, c’est le plus
(Antipresse)

Slobodan Despot au salon du livre à Genève en 2006

Slobodan Despot, salon du livre,
Genève, 2006

[Note de l’administrateur de ce blog : le dimanche, c’est (parfois) Antipresse et je vous livre, cette fois, la deuxième partie d’une lettre de Slobodan Despot, sans vous avoir communiqué la première, mais avec une introduction de sa plume la rendant parfaitement compréhensible. Elle traite du jeûne et me semble au cœur des problèmes de nos sociétés “modernes” ou “progressistes”, qui ont un peu perdu l’habitude de douter d’elles-mêmes.

Le jeûne dont il est question ici est à prendre au sens premier : il s’agit de privation de nourriture. J’invite cependant mes lecteurs à méditer sur des acceptions plus larges de ce terme : la privation de biens matériels, voire la privation “d’information”, particulièrement à une époque où tout objet de la vie courante se doit d’être “connecté” (pour mieux vous déconnecter du réel ?).

En exergue d’un des chapitres de ma thèse j’avais choisi cette citation de Raymond Ruyer que je trouve plus que jamais d’actualité :

“Les intoxications par l’instruction sont bien plus graves que les intoxications par les sous-produits de l’industrie. Les encombrements d’information bien plus graves que les encombrements de machines et d’ustensiles. Les indigestions de signes, plus graves que les intoxications alimentaires.”

Il me restera ultérieurement à définir plus précisément cette notion d’information, au cœur de tant de nos problèmes. Mais c’est un vaste chantier qui n’est pas encore d’actualité.]


Les promesses de la faim (2ème partie)

J’avais l’intention de développer dans ce numéro d’Antipresse la quête du «médecin intérieur» que j’évoquais la semaine dernière et dont mon séjour sur les bords du Baïkal aura été une étape déterminante.

Au fil de l’écriture et de la consultation de mes notes, pourtant, des questions sont apparues. Il n’est pas de sujet plus délicat ni plus intime que la santé. Quel «guide», quel «gourou» suis-je pour transformer mon cas personnel en exemple à suivre? De quel droit et avec quel bénéfice pourrais-je faire de mon expérience — même pas encore bien digérée — une règle universelle ?

Je caricature, bien entendu. Toute idée de doctrine ou d’embrigadement m’est étrangère. Mais elle apparaît nécessairement, ne fût-ce qu’en germe, dans l’esprit du lecteur sitôt que quelqu’un lui dit : «Voyez, moi par exemple…» et se met à lui décrire les solutions qu’il a trouvées pour organiser sa propre vie.

Des pavés sous les ronces

Je suis allé en Russie pour ouvrir… des portes ouvertes ! J’ai emprunté sous accompagnement médical un chemin spontanément parcouru par les hommes depuis la nuit des temps. Le chemin du jeûne était jadis une grand-route, il était même la voie royale menant au rétablissement simultané des équilibres du corps et de l’esprit, cet état de plénitude qui seul mériterait l’appellation de santé.

Le sort de cette voie royale ressemble à celui des glorieuses viæ romanæ dont les pavés défoncés apparaissent parfois dans nos labours ou sur les chantiers des autoroutes — en obligeant les ingénieurs à suspendre les travaux et passer la main aux archéologues. C’était davantage qu’une méthode de guérison, c’était un art de vivre en s’auscultant et s’épargnant soi-même tout en épargnant ses ressources et celles de son environnement. Une sagesse plus qu’une science, un style plus qu’une discipline.

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