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La science et les modes

The Bee Gees

La moquette était à la mode, en ce temps-là.

La science passe en général pour une discipline froide et rationnelle, à l’abri des effets de mode, ce balancement continu entre ce qui paraît génial (et sera perçu comme ridicule peu après) et ce qui paraît ridicule (et sera tôt ou tard considéré comme génial). Il est assez naturel en effet, si l’on admet que c’est la raison qui guide les pas de la science, et que la raison est construite sur des fondements stables plutôt que sur l’humeur capricieuse du moment, de croire la science (et sa fidèle copine la technique) insensible aux errements émotionnels de la société où elle se développe.

Pourtant, l’examen du passé nous réserve quelques surprises : chacun sait par exemple que des médecins ont pu recommander l’usage du tabac pour la bonne santé des poumons – parfois sans même être payés par des fabricants de cigarettes. Les exemples sont nombreux d’avis scientifiques très sérieux que nous considérons aujourd’hui comme délirants.

Plutôt que de faire un exposé classique en trois parties – thèse, antithèse, foutaises – sur l’ensemble des bêtises qui furent énoncées par des victimes de la mode scientifiquement diplômées, examinons ensemble quelques pièces de musée relatives à l’une des conquêtes majeures de la science moderne : la radioactivité, et son application l’énergie nucléaire.

Les années 30 : soins de beauté radioactifs, et plus si affinités

tho-radia.jpegCela peut paraître incroyable aujourd’hui, mais la radioactivité a servi d’argument publicitaire pour des produits de santé et de beauté. Découverte en 1896 par Henri Becquerel (sous sa forme “spontanée” c’est-à-dire naturelle), la radioactivité bénéficie encore dans l’entre-deux guerres de cette aura de mystère propice à toutes les dérives irrationnelles, et d’autant plus qu’elle est associée au progrès scientifique, pas encore cabossé par des questionnements écologiques divers sur la pollution chimique, les dangers des ondes électromagnétiques ou la finitude des ressources planétaires. En France, la marque Tho-Radia, aidée par le patronage d’un médecin au nom prestigieux (le Dr. Alfred Curie, ce n’est pas une blague, même s’il n’avait rien à voir avec Pierre et Marie !) commercialisa ainsi toutes sortes de savons, poudres et crèmes censés rendre les femmes radioactives plus belles que les autres. Selon le fabricant, sa gamme de produits à base de sels de radium et de thorium “active la circulation, tonifie, raffermit les tissus, élimine la graisse, supprime les rides“. L’arnaque durera quand même une trentaine d’années, de 1933 jusqu’au début des années 60.

iradia.jpegMais la mode radioactive ne se limite pas aux produits cosmétiques, ni à la France : ainsi les heureux consommateurs auront droit aux sous-vêtements radioactifs, au suppositoire radioactif, au soda radioactif et même au chocolat radioactif ! Rien ne semble arrêter la réclame pour attirer les gogos. C’est aussi l’époque, aux USA surtout, de la fontaine radioactive comme la “Revigator“, sorte de gros réservoir d’eau contenant du minerai d’uranium et censé apporter une meilleure santé en enrichissant l’eau de radon, au motif que les eaux minérales en contiennent également (ce qui est vrai) ! Le radon est un gaz que l’on cherche aujourd’hui à éliminer au maximum de certaines habitations en raison justement de sa radioactivité… Cependant, des études récentes sur ces fontaines de jouvence ont montré que si la quantité de radon qu’elles produisaient (et produisent encore) n’était pas vraiment dangereuse, en revanche leur toxicité était bien réelle, mais de nature chimique, en raison des niveaux de plomb et d’arsenic relâchés dans l’eau par le minerai d’uranium placé à l’intérieur. Comme quoi le danger n’est pas toujours là où on pourrait le redouter en priorité.

Les curieux cherchant encore d’autres produits similaires de cette époque pourront avec profit consulter l’étonnant dossier de dissident-media sur la question, dont je me suis largement inspiré. Et même si je ne partage pas nécessairement toutes les opinions de ce site concernant l’énergie nucléaire, cela ne diminue en rien la valeur de ce dossier, car il est indubitable que les documents publiés correspondent bien à des produits ayant réellement existé !

chocolat au radium

En Allemagne aussi, le chocolat radioactif est à la mode.

Certes, me direz-vous, mais il s’agit là d’utilisations de la science à des fins commerciales, et même si quelques scientifiques (surtout médecins ou pharmaciens) se sont compromis dans l’histoire, il ne faut pas confondre le discours scientifique et technique, toujours objectif et raisonnable, avec quelques excès de marketing surfant autant sur la fascination du public pour les grandes découvertes que sur son manque de culture scientifique. Est-ce si sûr ? La deuxième moitié du siècle, symboliquement marquée avec grand fracas par les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945, révèle d’autres surprises.

Les années 60 : le génie civil nucléaire

Nagasaki, avant/après. Les nombres sur les cercles sont les distances en pieds (1 pied = 30,5 cm) depuis le point directement à la verticale de l'explosion (GROUND ZERO).<br>(Associated Press)

Nagasaki, avant/après. Les nombres sur les cercles sont les distances en pieds (1 pied = 30,5 cm) depuis le point directement à la verticale de l’explosion (GROUND ZERO).
(cliché Associated Press)

On pourrait penser que l’horreur vécue et racontée par les Japonais aurait définitivement ôté l’envie à tout scientifique ou ingénieur de faire la promotion des explosions nucléaires hors d’un cadre strictement militaire (pour la réaction nucléaire “douce” ayant lieu dans les réacteurs, c’est évidemment une autre histoire). Il n’en est rien ! La formidable énergie dégagée par ces explosions donna au contraire bien des idées d’applications “pacifiques”, en particulier dans un domaine où l’on passe beaucoup de temps et d’énergie à remuer de la matière lourde : le génie civil.

Idées qui furent en outre largement favorisées par la crise du canal de Suez, d’octobre 1956 à mars 1957, une guerre qui ne voulait pas dire son nom, menée par une alliance (initialement secrète) Israël/France/Royaume-Uni contre l’Égypte de Nasser en raison de la décision prise par le président égyptien de nationaliser le canal, le 26 juillet 1956. Mossadegh en Iran, Nasser en Égypte… il ne fait jamais bon se mettre en travers de l’Empire, surtout quand il est question de pétrole, ou des voies stratégiques pour l’acheminer du producteur au consommateur. Nous en sommes d’ailleurs au même point aujourd’hui, même si les conseils en communication des gouvernements (et leurs valets médiatiques) tentent désespérément de braquer le projecteur sur des marionnettes pour nous faire oublier les marionnettistes.

Canal de Suez

Canal de Suez

Au cours de cette “crise”, la navigation sur le canal de Suez fut entièrement interrompue lorsque Nasser décida, en représailles à l’Opération Mousquetaire du 31 octobre 1956 – visant à prendre le contrôle du canal – de couler les 40 navires qui s’y trouvaient. Le chemin d’eau ne devait à nouveau être libre qu’au début de 1957, faisant réfléchir les puissances occidentales sur leur vulnérabilité à cette mince voie maritime dans le désert. On songea donc, dans les milieux concernés, à creuser rapidement un deuxième canal qui ne dépendrait plus de l’Égypte, et passerait donc par Israël ! Et quoi de plus rapide que quelques explosions nucléaires bien placées, dans le désert de surcroît, pour mener à bien en un temps raisonnable (et même de façon plus économique) de tels travaux pharaoniques ? Le canal de Suez redevenu de nouveau praticable, on n’eut jamais recours à des méthodes aussi radicales, mais l’idée ne semblait pas totalement saugrenue aux ingénieurs, qui l’envisagèrent pour des chantiers comparables. De là naquit le programme Plowshare (soc de charrue) aux USA, ainsi que son équivalent soviétique, Мирные ядерные взрывы в СССР (explosions nucléaires pacifiques en URSS). Le premier courut de 1961 à 1973, période durant laquelle 27 essais nucléaires furent effectués, la plupart sur le site du Nevada ; le second, plus ambitieux, réalisa 239 explosions nucléaires de 1965 à 1988, certaines présentées comme de réelles applications et non comme de simples tests, par exemple pour réaliser des cartographies géologiques profondes par ondes sismiques.

cratère du tir Sedan (1962)

Cratère résultant du tir Sedan en 1962 dans le Nevada (bombe H, 104 kt équivalent TNT).
Profondeur : 98 m ; diamètre : 390 m, soit environ la même profondeur, et la moitié du diamètre du Lac Pavin en Auvergne.

Pure folie ? Soyons justes : si la bombe A, dite encore à fission, du type de celles qui ont dévasté Hiroshima et Nagasaki, est extrêmement “sale” du point de vue des retombées radioactives, la bombe H, ou bombe à fusion thermonucléaire, l’est beaucoup moins. Le seul hic, c’est que pour allumer la grosse bombe H, il faut une petite bombe A… et que le génie civil, par définition, opère plutôt en surface qu’en souterrain. Il est donc difficile de ne recourir qu’à des explosions nucléaires souterraines, pouvant être confinées donc bien moins dangereuses que les explosions atmosphériques : la création de cavernes est un marché relativement limité.

Un Panama bis et un port en Alaska envisagés, un lac vraiment creusé en URSS, et puis… ?

Panama 2 bombe H

Élargir le canal existant ou en percer d’autres : à la bombe H de toute façon, selon la mode sixties.

Autre voie de navigation stratégique : le canal de Panama entre les deux Amériques, lui aussi d’une importance vitale pour le commerce, à tel point que les USA le considèrent comme une voie d’eau intérieure ! Objet de frictions politiques, subissant un trafic maritime largement supérieur à sa capacité initialement prévue, il est depuis longtemps considéré comme “insuffisant”. Et si aujourd’hui le percement du canal du Nicaragua entend le compléter, mais par des moyens classiques, dans les années 1960 pas moins de 4 projets de canaux concurrents virent le jour… chacun percé à coups de bombes thermonucléaires ! Pour le gros-oeuvre uniquement, évidemment, les finitions devant toujours être réalisées via des moyens classiques : cet article de Science & Vie n°493 d’octobre 1958 montre bien le côté “grossier” du découpage à la bombe nucléaire.

Différents stades d'une explosion souterraine à faible profondeur

Différents stades d’une explosion nucléaire souterraine à faible profondeur
(document du Los Alamos National Laboratory)

Encore une fois, merci à dissident-media qui laisse en libre accès ces documents aujourd’hui surprenants, comme l’article de Sciences & Avenir n°222 d’août 1965 qui détaille les possibilités techniques pour le nouveau canal. On y concède que la radioactivité n’est “pas encore totalement éliminée”, et on y apprend que le percement d’un des canaux les plus courts sur les 4 envisagés aurait nécessité 300 charges nucléaires, pour une énergie totale de 170 mégatonnes équivalent TNT… la tonne équivalent TNT nucléaire coûtant, en dollars de l’époque, $ 0,30 (oui, 30 cents…) pour une bombe de 2 mégatonnes. Ce qui aurait donc fait, en coût purement énergétique et en supposant l’utilisation de “grosses” bombes (les petites coûtent, comparativement, plus cher), 51 millions de dollars pour l’ensemble du canal, une paille, même en arrondissant largement à 100 millions. Pour comparaison, sachant que la tonne de TNT vaut 4,18 GJ (gigajoules), et que la tonne de pétrole en vaut environ 10 fois plus (42 GJ), cela faisait le gigajoule nucléaire à environ 7 cents, alors que même avec un pétrole très peu cher à l’époque (3 dollars le baril en 1965, soit environ 24 dollars la tonne), le gigajoule pétrolier était à 56 cents… sous forme d’énergie thermique, bien incapable de remuer de la terre directement ! Une fois pris en compte le rendement des moteurs thermiques des engins de chantier, on est nettement au-delà du dollar par gigajoule.

La physique et la logique sont des disciplines têtues, dont on essaie parfois de masquer les conclusions par des histoires à dormir debout racontées par des acteurs professionnels assis devant une caméra, dans des superproductions coûteuses nommées “journal de 20h”.

Une des propositions pour le projet Chariot en Alaska.

Une des propositions pour le projet Chariot en Alaska.

Dans la série “les projets auxquels vous avez échappé”, on trouve aussi un port en Alaska, beaucoup plus modeste, puisque quelques bombinettes auraient suffi à le creuser : le projet Chariot. Mais le site fut quand même pollué, justement par l’étude en conditions réelles de la pollution radioactive des éjectas produits par une véritable explosion : on transporta sur place des résidus d’une explosion nucléaire de 1962 réalisée sur le site du Nevada.

lac Chagan

Le lac Chagan, barrant le lit de la rivière Chagan, au Kazakhstan (image satellite)
(49,9353°N ; 79,0089°E)

Un autre site pollué, mais cette fois suite à une véritable explosion, est le bien connu lac Chagan au Kazakhstan, créé par une seule explosion nucléaire souterraine (de 140 kt), à faible profondeur (178 m), le 15 janvier 1965 dans ce qui était alors l’URSS. Le but était de tester l’outil nucléaire pour la modification des tracés de cours d’eau, l’explosion étant réalisée juste à côté de la rivière Chagan. Les soviétiques eurent recours à une bombe “sale”, une bombe A… Un film de propagande de l’époque, en russe, montre pourtant des plongeurs en maillot de bain s’y baignant sans crainte apparente. Cependant, aujourd’hui encore, ce lac d’un diamètre de 400 m environ est radioactif et ne se visite pas sans protection respiratoire adéquate. C’est là le “léger inconvénient” de cette branche particulière de génie civil (renforcé dans ce cas par l’utilisation d’une bombe A) : plus que l’exposition directe aux radiations, dont il est relativement facile de se protéger si on ne tient pas à entrer sur le site immédiatement, c’est la contamination par les poussières radioactives (faciles à ingérer, et à inhaler) qui est dangereuse pour les humains (et les animaux) à court, moyen et long terme.

473px-Types_of_nuclear_testing.svg

Suivant l’endroit où explose la bombe, ses effets seront très différents, et la contamination radioactive également (source Wikipédia).

Mais reconnaissons-le au lieu de nous moquer bêtement, il était vraiment tentant, aussi bien sur les plans économique que technique, d’utiliser cette formidable libération d’énergie pour simplifier des travaux herculéens, plutôt que d’avoir à disposer des milliers d’explosifs classiques au fond de petits trous pour faire sauter des pans de montagne. Et pourquoi pas s’en servir aussi pour détruire de très gros bâtiments d’un seul coup – avec en plus la possibilité de creuser en même temps un gros trou où viendront tomber les miettes, voire la poussière qui en restera – au lieu de devoir là aussi y placer des kilomètres de câbles reliés à des détonateurs minutieusement synchronisés, avec le risque que l’immeuble tombe de travers et non sur sa base – voire tombe de travers et à moitié – si quelques charges n’explosent pas au bon moment ou ont été mal calculées ? Ne rigolez pas, cela arrive parfois, voir ci-dessous…

Et aujourd’hui ?

Il est facile de se gausser des loufoqueries passées d’une technoscience ivre d’elle-même pour mieux oublier que la seule véritable constante valable aujourd’hui comme hier, en dehors de celles de la physique, est la nature humaine et sa propension à l’erreur. Dès lors, la vraie question à se poser n’est pas “pourquoi y ont-ils cru ?” mais bien “à quoi croyons-nous de façon aussi stupide aujourd’hui ?”. Car s’il est peu probable de refaire exactement les mêmes erreurs (… perseverare diabolicum) il serait déraisonnable de penser que nous n’en faisons plus (Errare humanum est…). Quels sont donc les “avancées scientifiques” dont nos enfants et petits-enfants se moqueront ? Croire que les OGM résoudront le problème de la faim dans le monde ? Vouloir être connecté en tout lieu à l’autre bout du monde, au prix d’un bain permanent d’ondes électromagnétiques diverses dont on ne connaît pas vraiment les effets sur les êtres vivants, et en oubliant de parler à nos voisins ? Décréter le réchauffement climatique cause mondiale prioritaire et dans le même temps ne rien dire (voire être complice) de génocides au Moyen-Orient bien commodes pour piller son pétrole pas cher ?

À nous de le trouver, car tout ce qui est définitif, indiscutable et obligatoire est de l’ordre du dogme et de la pensée totalitaire, pas de la raison. Nous aurons donc, à n’en pas douter (ou nos descendants auront), des fous-rires rétrospectifs à propos de “connaissances” aujourd’hui “indiscutables” et de projets “d’avenir”… qui le resteront pour le plus grand bien de tous !

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