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De l’ordre raisonnable des questions et de l’utilité de l’ignorance temporaire

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Ératosthène

Dans l’Occident du début du vingt-et-unième siècle, lorsqu’on vit dans une illusion de savoirs surpuissants et instantanément accessibles qui n’est en définitive qu’une orgie de propagande, il est utile de revenir à quelques notions simples sur la construction, lente et patiente, de la connaissance rationnelle. J’avais déjà tenté ici de définir par quelques exemples ce type de savoir ; je vais aujourd’hui montrer en quoi la précipitation, en connaissance comme en alimentation, peut conduire à des problèmes digestifs voire à des intoxications graves. Car pour devenir plus intelligent, il faut aussi savoir être ignorant.

Beaucoup de gens croient aujourd’hui sincèrement vivre dans un pays et à une époque “avancés”, par opposition à des contrées ou des époques “arriérées”. Elles tirent ce sentiment non de la réflexion et de la connaissance de ces contrées et de ces époques (qui les ferait très probablement changer d’avis), mais de l’inconscience des limites de leur propre connaissance. Pour illustrer ceci, replongeons-nous de nombreux siècles en arrière, bien avant l’ère chrétienne, dans l’Antiquité grecque.

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Les 5 zones climatiques
(manuscrit du douzième siècle)

Dès le cinquième siècle avant Jésus-Christ, Parménide d’Élée affirmait que la Terre était ronde, et décrivait même ses différentes zones climatiques : torride autour de l’équateur, puis tempérées (les seules habitables selon lui), et enfin polaires. Au troisième siècle avant notre ère, Ératosthène est devenu célèbre pour avoir été un des premiers à proposer une méthode de mesure de la circonférence de la Terre, purement géométrique, en s’aidant de l’ombre d’un obélisque situé à Alexandrie, au solstice d’été à midi, et de la constatation qu’il avait faite auparavant de l’absence d’ombre au fond d’un puits à Syène (Assouan), ville située pratiquement sur le Tropique du Cancer.

Cela fait donc bien longtemps que les hommes (ou au moins certains d’entre eux) savent que la Terre est ronde, et l’ont montré sans l’aide de quelque prothèse technologique que ce soit mais à la seule force de leur raisonnement ; rappelons au passage que nombre de nos contemporains, même éduqués, croient que Galilée eut quelques soucis avec l’Église à cause de cela, alors que l’objet du différend était la place de la Terre dans l’Univers et non sa forme (Galilée ne faisant que reprendre l’héliocentrisme de Copernic, qui s’opposait au géocentrisme de l’Église). Et Copernic lui-même eut de lointains précurseurs, comme Aristarque de Samos, déjà au troisième siècle avant Jésus-Christ…

Il est pourtant probable qu’en ces époques antiques, où la Terre était “évidemment” plate (aux montagnes près…) pour tout le monde, affirmer qu’elle était ronde ne pouvait qu’attirer la moquerie des gens ordinaires, l’incompréhension, et tout un tas de “réfutations” passant par des arguments de bon sens, comme celui-ci : comment font les habitants des contrées situées de l’autre côté pour vivre la tête en bas, ou, entre les deux, dans une position très inconfortable ?

Isaac Newton en 1689

Isaac Newton (1642-1727) en 1689

Si elle paraît ridicule aujourd’hui, cette objection n’avait pourtant rien de stupide à l’époque de Parménide, d’Ératosthène ou même de Copernic ou de Galilée : en effet, démontrer son absurdité nécessite de savoir ce qu’est réellement une verticale, c’est-à-dire non pas une direction unique, mais un ensemble de directions qui passent toutes par le centre de gravité de la Terre… et ceci en raison de l’attraction gravitationnelle qui s’exerce entre tous les objets ayant une masse comme, par exemple, un être humain et la Terre. Or, une description satisfaisante de la gravitation ne sera donnée que par Newton, à la fin du dix-septième siècle. Ce qui signifie que ni Parménide, ni Ératosthène, ni Copernic, ni Galilée, ni bien d’autres, n’étaient capables de répondre à cette objection autrement que par un “Eh bien, le poids maintient toujours les choses au sol… parce que c’est comme ça épicétou.”

Cet exemple trivial, sur lequel plus personne ne réfléchit aujourd’hui, nous montre que la progression des connaissances rationnelles doit parfois se faire au prix de l’impossibilité de répondre de façon satisfaisante aux nouvelles questions qu’elles ouvrent. Questions qui “n’existaient pas” auparavant tout simplement parce que personne n’avait eu l’intelligence de les formuler. Or la vision de la science et des “débats” que nous offrent généralement les media d’aujourd’hui est à l’exact opposé : un “expert scientifique” n’est invité que s’il a réponse à tout, et passe généralement pour incompétent dès qu’il avoue son impuissance ; dès qu’une personne propose une vision de la réalité différente de la conception dominante, elle est sommée de répondre à toutes les questions que cette remise en cause entraîne, et si elle ne le peut pas (ce qui est généralement le cas, surtout si elle est honnête), se retrouve immédiatement disqualifiée pour n’avoir pas su dans la minute proposer la Grande Théorie Unifiée de l’Explication du Monde.

complotiste

Futur complotiste

Cette attitude boulimique, cette injonction à répondre sur-le-champ – très calculée chez certains “animateurs de débats” – a un effet : paralyser la pensée, qui a besoin d’incertitude et parfois même de contradiction temporaire pour avancer. À un point où, terrorisé par l’infini potentiel des questions ouvertes, on finit par ne percevoir les difficultés logiques que dans les nouveaux discours, mais n’éprouve, par la force de l’habitude, aucune difficulté avec celles du discours ambiant, aussi grosses soit-elles. Comme, par exemple, lorsqu’on nous demande de croire qu’un gros objet rigide arrive à pénétrer dans un autre via un trou plus petit, ce qui pourtant est une contradiction logique enseignée dès le plus jeune âge.

L’ignorance reconnue est à la pensée ce que le jeu est à la mécanique : la condition nécessaire du fonctionnement. Seule la pensée totalitaire cherche à l’éradiquer ou à en faire un signe de faiblesse.

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Un commentaire sur “De l’ordre raisonnable des questions et de l’utilité de l’ignorance temporaire

  1. “pour tout le monde, affirmer qu’elle était ronde ne pouvait qu’attirer la moquerie des gens ordinaires, l’incompréhension, et tout un tas de « réfutations » passant par des arguments de bon sens, comme celui-ci : comment font les habitants des contrées situées de l’autre côté pour vivre la tête en bas, ou, entre les deux, dans une position très inconfortable ?”

    eh oui ! Bref on appelait ça à l’époque de la “pseudo-science” (ou plutôt on l’aurait appelé de la “pseudo-science” si ce terme aurait déjà été inventé)

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